Communion (Beltane)

Dryade

        Quand nous parlons d'amour, notre imagination le plus souvent s'arrête à l'image de l'amour idyllique et sexuel entre deux êtres humains. Parce que notre vie est très isolée du monde naturel, il nous est difficile de faire l'expérience d'une connexion authentique avec les formes de vie non humaines, comme le faisaient nos ancêtres celtiques. Peut-on exprimer cette tragique tendance autolimitatrice d'une façon plus éloquente que D. H. Lawrence?

"Oh! Quelle catastrophe, quelle mutilation de l'amour, quand il est devenu un sentiment personnel, isolé du lever et du coucher du soleil, et de la connexion magique du solstice et de l'équinoxe! C'est le problème, avec nous - nous saignons aux racines, parce que nous sommes coupés de la terre et du soleil et des étoiles, et l'amour est une raillerie grimaçante, parce que, pauvre fleur, nous l'avons séparée de sa tige, de l'arbre de la Vie, et nous avons espéré qu'elle continue à fleurir dans notre vase civilisé sur la table."

        L'amour de toute vie a été appelé "biophilia" par le biologiste Edward O. Wilson, lauréat du Prix Pulitzer, qui croit que les êtres humains ont une sensibilité innée pour les autres êtres vivants, et en ont besoin, parce que nous avons coexisté dans la relation la plus étroite avec le monde naturel pendant des millénaires. Il définit la biophilie comme "les connexions que les êtres humains cherchent inconsciemment avec les autres formes de vie" ¹

        Il y a une belle image celtique de connexion profonde avec la Nature, qui ressort d'une histoire dont Fionn McCumhaill, appelé "L'Homme des Arbres", est le protagoniste. Fionn est allé à la recherche de son mystérieux serviteur, Dearg Corra. Il finit par le trouver, assis sur un arbre, entouré d'animaux, se livrant à ce que l'on appellerait aujourd'hui une "communication inter-espèce". Il a

"un merle sur son épaule droite et dans sa main gauche, un récipient de bronze blanc, rempli d'eau, dans lequel se trouve une truite espiègle, et, au pied de l'arbre, se tient un cerf. Et c'était la pratique de cet homme - il cassait des noix, il en donnait la moitié au merle qui était sur son épaule droite, tandis qu'il en prenait lui-même l'autre moitié; et il sortait une pomme du récipient de bronze qui était dans sa main gauche, la partageait en deux, en donnait la moitié au cerf qui était au pied de l'arbre, puis en mangeait lui-même l'autre moitié. Et il prenait une gorgée d'eau du récipient de bronze qu'il tenait dans sa main, de façon que lui et la truite et le cerf et le merle boivent ensemble." ²

        Cette image de l'arbre, du saumon et de la coupe, évoque la scène qui se passe au centre de l'Autre Monde, dans une histoire mettant en scène un héros celtique, Cormac mac Art. Ici, au coeur spirituel du cosmos celtique, la source de toute vie se trouve dans l'écologie de l'eau et des arbres; le Puits de Sagesse et les Arbres de Vie. Pas d'image magique ici, le Mystère le plus profond danse avec la vie et le mouvement, et beaucoup de changements ont lieu: l'eau coule, les noix tombent, le saumon saute, dans une interaction dynamique. La source dépend des arbres, et les arbres ont besoin de l'eau de la source pour survivre.

        Une promenade dans n'importe quelle forêt révèle l'archétype des arbres et de l'eau, rendus palpables dans le monde naturel, où les êtres sont en relation mutuelle et solidaire dans la danse de la vie. Ruisseaux et rivières sont les premiers transporteurs de graines, tandis que l'inondation et la pluie ameublissent la terre, pour qu'elle soit pour elles un lit. L'eau humecte l'enveloppe de la graine, et libère les pouvoirs dormants de la croissance, à l'intérieur, de façon que la graine germe. Les rivières avec leurs tourbillons font descendre les minéraux des montagnes, pour nourrir les racines. Un arbre pleinement développé peut consommer une tonne d'eau par jour. De même, les arbres sont els gardiens de l'eau et de la terre. Leurs racines permettent à l'eau de pluie ou de neige de s'infiltrer progressivement dans la terre, pour empêcher l'érosion.

        L'écologie au coeur de l'Autre monde est en équilibre parfait, mais dans notre monde, où nous avons ignoré la nécessité de vivre en harmonie avec la vie qui nous entoure, notre manque de biophilie est destructeur du monde naturel - et il finira par nous détruire nous-mêmes. Prenons simplement l'exemple des arbres et de l'eau: sur les terres déforestées, les orages peuvent provoquer des dommages terribles, car ils entraînent la couche arable, bouchant ainsi les passages des eaux, et provoquant des inondations. Paradoxalement, cela peut provoquer des pénuries d'eau, plus tard, pendant la saison sèche, parce qu'il y a alors souvent une nappe phréatique insuffisante pour alimenter les sources, les ruisseaux et les rivières. La vie sauvage, naturellement, en souffre aussi; la destruction des forêts sur la côte nord-ouest du Pacifique détruit l'habitat des saumons, des oiseaux et des quadrupèdes et là où il n'y a plus de feuillage pour fournir de l'ombre, la température de l'eau monte, ce qui provoque la mort des poissons et des insectes dans les rivières.

        Les Celtes des temps anciens avaient une conscience profonde de leur parenté avec le monde vivant environnant. Ils peuvent nous apprendre à revenir à une relation mutuellement bénéfique avec les nombreuses formes de vie qui nous entourent, apparaissant aux fenêtres de nos rêves, attendant patiemment un simple acte de reconnaissance: que nous sommes ici pour partager cette planète en harmonie mutuelle.

        Dans la tradition celtique, les poètes-chamanes étaient capables de prendre d'autres formes de vie pour élargir leur conscience. Amergin, le poète des Fils de Míl en Irlande, décrit son expérience dans une célèbre incantation:

Je suis le vent qui souffle sur la mer,
Et je suis la vague de l'océan,
Je suis le bruit que fait la mer,
Je suis le cerf aux sept andouillers,
Je suis le taureau aux sept combats,
Je suis le faucon sur le rocher;
Je suis la larme du soleil.

Je suis la plus belle des fleurs,
Je suis le sanglier hardi,
Je suis le saumon dans le bassin,
Et je suis le lac dans la plaine,
Je suis la parole d'adresse,
Je suis la pointe de lance de la bataille.

Je suis le dieu qui allume le feu dans la tête.
Qui rend sage la compagnie sur la montagne?
Qui prédit les âges de la lune?
Qui connaît la résidence secrète du soleil?

        Amergin décrit ainsi l'expérience d'un embrasement visionnaire avec l'extase de l'inspiration. Il est sous l'emprise d'imbas, le "feu de la tête" donné à ceux qui boivent les eaux du Puits de Sagesse, ou qui mangent les noisettes des Arbres de Vie. Comme le métal dans la forge, son identité a été fondue, et il est capable de se mouler dans de nombreuses formes. La méditation ci-après nous montre une voie dans laquelle nous pouvons commencer à nous sentir plus en connexion avec d'autres aspects de la "création".

Méditation: Changement de Forme
        En premier lieu, placez votre rameau de Mai au centre de votre autel pour symboliser l'Arbre de Vie et la saison fleurie estivale, dans laquelle Beltane nous introduit. Une plante fleurie ou simplement un vase avec un bouquet, peuvent aussi faire l'affaire.

        Fermez les yeux, et voyez votre conscience à travers la pièce, le sol de la maison, et plus bas, très bas, dans la terre. Prenez conscience de la masse de rochers qui se trouve au-dessous du sol - argile, quartz, grès, granit; le noir, le blanc, le rouge - disposés en bandes minérales, au sombre éclat; cristaux qui brillent comme des étoiles dans les pierres... laissez votre conscience s'unir avec le règne minéral. Vous pouvez choisir de devenir une montagne aussi vieille que la planète même, qui fut au fond des océans, émergeant par d'ineffables forces maintenant apaisées, énormément, intemporellement enracinée dans la terre, sa tête dans les étoiles... ou un  minuscule grain de sable, un sur des milliards de milliards, toujours mouvant au gré des marées... ou une pierre... le peuple des pierres est vivant - c'est simplement que leur coeur bat plus lentement que le nôtre...

        Maintenant, prenez conscience du règne végétal: algues et forêts de varech, herbes courbées par le vent de la savane, lichens jaunes et oranges sur un rocher dans un bois, figuiers de barbarie, une forêt de chênes, une forêt pluviale fleurie d'orchidées délicates, des plantes grimpantes pleines de fruits... Maintenant, ne faites plus qu'un avec le règne végétal - mousse douce ou verte sur un rocher au bord d'un ruisseau, fraisier des bois, églantier... Qu'est-ce que cela fait d'être caressé doucement par le vent... ou de fendre sa coque et de sentir sa graine tomber sur le sol?

        Et maintenant, prenez conscience du règne animal... écoutez les voix de la Nature sauvage: le feulement du tigre, le brame du cerf, le hurlement du loup, le hululement du hibou, le bruit sec des pics-verts, le battement des ailes des oiseaux, le bruit feutré des pattes des félins... Ne faites plus qu'un avec le règne animal, avec le saumon sautant vers l'amont, le renard se glissant dans la nuit, ou le serpent changeant de peau... Ressentez à quoi ressemble votre nouveau corps, et ce que cela fait de ramper, de marcher, de courir ou de voler librement...

        Et maintenant, prenez conscience du règne humain... Vous vous tenez sur deux pieds... Notez la différence de sensation: vous pouvez vous dresser comme une pierre, pousser comme une plante, vous mouvoir comme un animal, mais vous pouvez maintenant créer avec votre mental et vos mains, et vous pouvez chanter et danser et rêver dans votre coeur et réaliser ce rêve sur Terre... Et quand vous êtes prêt, ouvrez lentement les yeux et faites revenir votre conscience dans la pièce.

        La prochaine fois que vous ferez une promenade dans la Nature, pratiquez le "faire flotter votre conscience" dans les différentes formes que vous rencontrez, d'un brin d'herbe à un nuage dans le ciel. Vous découvrirez que cela non seulement accroît votre appréciation et votre gratitude pour l'univers extraordinaire dans lequel nous vivons, mais vous donne aussi un sentiment d'appartenance, qui agit comme merveilleux antidote à la solitude qui accompagne souvent la vie urbaine.

¹ Edward O. Wilson, "Biophilia", Cambridge: Harvard University Press, 1986
² Anne Ross, "Pagan Celtic Britain", Londres: Routlege and Kegan Paul, 1967

Adapté de Vivre la Tradition Celtique au fil des saisons, Mara Freeman

Retour